Chacun de mes textes est en réalité une manière de partager l’amour des oeuvres que j’écoute, que je lis, qui m’ont frappées au détour d’une salle de musée. C’est cette beauté-là que permet de transmettre l’écriture; je voulais en retracer quelques-unes des sources.
Cliquez sur le nom de l’oeuvre pour l’entendre et la voir entrer en relation, non seulement avec mes personnages, mais aussi avec tableaux et musiques avec lesquels elle n’était pas destinée à dialoguer.
« Je me disais que je devais peut-être laisser tomber la musique, et cette pensée était un vêtement neuf, un peu excentrique, qu’on essaie pour la première pour les autres, pour les étrangers qu’on croise dans la rue, pour les amis qu’on rencontre au café et qui, pourtant, ne change rien à rien, que le paysage intérieur. »
» Nous entamons le cycle schumannien par ce Mondnacht que je n’avais pas pu chanter à Leipzig, sauf la première note. Mes mains tremblent encore, mais le piano rend, ainsi que le veut le poème, la lumière diaphane de la lune faisant fondre sous elle le paysage nocturne. Anna chante parfaitement. »
Andréa aux prises avec « Mondnacht »
« Ma belle-mère assistait à la pratique et étaitbizarrement enthousiaste, presque loquace : elledécouvrait l’inventivité harmonique de Schumann,ce déséquilibre permanent qui rendait si bien justice à la poésie, et a murmuré quelque chose qui auraitpu passer pour un début d’analyse, elle qui n’yconnaissait rien, j’imagine, brisant en tout cas lesilence, aveugle qu’elle était toujours aux tensionset atmosphères sociales. Anne-Élise, par politesse,bientôt par amour des arts et du savoir, l’a encouragéedans ce balbutiement appréciatif par l’un de ces longsmonologues à la fois si ennuyeux et si impressionnants,pour moi qui ne savais articuler deux mots sansbafouiller, et, dans un seul souffle, elle s’est mise àlui expliquer, comme pour justifier avec munificencema peine à interpréter le lied, la difficulté que présentaitpour la voix cette nécessité schumannienne desuspendre toute pulsation, toute cassure, afin de rendrela sensualité lunaire et diffuse exigée par le poème, etpuis cette contemplation discrète d’une âme devant lanuit qui, en se déposant, fait se dissoudre les élémentset rend poreuse la frontière entre le réel et l’imaginaire.Voyez cet élan du regard vers le monde, chère MadameWerner, qu’il est beau ! ; et, s’accompagnant au pianocomme n’y tenant plus, elle a chanté les premièresmesures avec cette facilité élégante qu’elle avait entoute chose, se tournant ensuite vers moi, sourianteet naturelle, afin de poursuivre la leçon qu’elle nousdonnait à toutes les deux, elle qui, pourtant, était dequatre ans ma cadette. » (Madame Werner)
Le boy soprano de Bach: souvenirs d’Andréa Werner de la cantate « Gleichwie Der Regen und schnee vom himmel fällt »
« Répétition après répétition, cette révélation à moi-même de ma propre voix, descendue du ciel à travers la musique de Bach. Je chantais, mais ce n’était pas moi qui chantais, c’était l’ange que j’incarnais, car c’était ainsi que j’imaginais le rôle de ce boy soprano, puisque je ne comprenais pas les mots que je prononçais, même si on me les avait expliqués, et ces notes que je soutenais, puissantes comme le son des trompettes d’argent du Paradis, étaient pour moi une ligne mélodique dont je n’étais que le nocher, et je disparaissais dans la musique au moment même où j’avais le sentiment intime, inébranlable, de la réalité de mon existence. »
(à l’écoute: J.s. Bach, Cantate No. 18 » Gleichwie Der Regen und schnee vom himmel fällt, Iv. Aria)
Tiziano, Madonna di Ca’ Pesaro, Basilica Dei Frari, Venezia
“Il y a quelques années, à Venise, aux Frari, je suis passée à côté d’un tableau de Titien dont je n’ai remarqué un détail que par après, dans l’avion qui me ramenait à Paris: sous la Madone qui s’envolait vers les cieux, entourée de vieux hommes gris et de nuages, un jeune garçon nous regarde. La lumière sur son visage. Et j’ai pleuré, idiote en première classe, petit verre de champagne à la main que je ne pouvais voir, car ce petit garçon, cet ange, avait un jour été moi cherchant, dans la salle sombre, par-delà les projecteurs aveuglants, le regard de Madame Werner.” (p. 60)
« Mon travail se concentre sur le dessin et essentiellement en gravure au burin sur cuivre. Un petit outil appelé « burin » crée le dessin, ligne après ligne. C’est au cours d’un stage de deux ans en France auprès du buriniste Marc Dautry que j’ai pu apprendre à maîtriser cette technique ancienne mais qui ne trouve que peu d’adeptes de nos jours. J’ai d’abord copié des oeuvres de grands maîtres en guise d’apprentissage tels Dürer, Goltzius et Dautry. La taille directe sur le cuivre, le trait d’une précision extrême m’ont enchantée dès le début. Le dessin n’étant formé que de lignes, c’est en variant la largeur et la profondeur par la gravure sur la plaque qu’on obtient les diverses tonalités du dessin. Les croisés créeront aussi une variété de textures et toutes les subtilités des gris optiques. Depuis plus de trente ans maintenant, je perfectionne cette technique par laquelle je tends à faire évoluer mon écriture, traduire, par la sensibilité du trait et la variété de textures, la vie qui m’entoure. »
« Humeurs dissonnantes », Christiane Roy, gravure au burin sur plaque de cuivreMadame Werner en compagnie de son ex-libris (gravure de Christiane Roy)
Kétamine, récit sur l’expérience de la maladie chronique